
Plume au poing, refusant qu’on lui cloue la bouche, Louis Aragon s’engage dès 1940 dans la Résistance. Accompagné de Paul Éluard et de Robert Desnos, il organise une opposition littéraire contre l’Occupation. Dédiant le poème suivant à quatre résistants* issus de bords politiques radicalement opposés, l’écrivain chante ici l’unité face à l’oppression.
Le titre, jouant bien son rôle, annonce la couleur : la rose, fleur rouge par excellence, rouge de ce carmin qui symbolise le communisme, se retrouve associée au réséda blanc, pure carnation du lys royaliste.
Publié clandestinement en 1943, La Rose et le Réséda ressemble à une chanson de gestes médiévale, évoquant une “belle” qu’il faut délivrer de sa “citadelle.” Or la “belle” désigne ici la France – si ce n’est la Liberté – retenue captive entre les mains des Nazis.
Répétant régulièrement les vers “Celui qui croyait au Ciel / Celui qui n’y croyait pas”, le texte souligne que, dans l’adversité, l’union fait la force et transcende les clivages religieux. Au-delà des convictions idéologiques, Aragon appelle à la rébellion afin de libérer “la belle, prisonnière des soldats” d’Hitler.
Avec La Rose et le Réséda, ce fervent communiste diffuse un magnifique message d’alliance. Une morale rappelant que, malgré nos différences, nos peurs et notre égoïsme, rien ne peut nous enlever cette chose singulière qui agace tant le reste du monde : notre “esprit français”, bouclier d’une liberté d’expression sans égale ! Cette liberté à nos yeux si sacrée que, dès qu’elle se trouve menacée, oubliées les querelles. D’un même élan, nous faisons alors front commun pour protéger ce droit trop précieux.
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la Belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle
L’autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La Rose et le Réséda
Louis Aragon
*Gabriel Péri : homme politique et journaliste français, membre du Parti communiste, fusillé en 1941.
Honoré d’Estienne d’Orves : officier de marine français, rallié au Général de Gaulle en 1940, fusillé en 1941.
Guy Môquet, fils d’un député communiste, fusillé comme otage en 1941, à l’âge de 17 ans.
Gilbert Dru : il organisa la Résistance dans les milieux de la Jeunesse Chrétienne, fusillé à Lyon en 1944, à l’âge de 24 ans.
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