LE BOURGEOIS GENTILHOMME : Quand l’actualisation devient une force

“Sommes-nous sincères ou ne sommes-nous qu’apparences trompeuses ?” Mêlant les canons du théâtre à ceux de la comédie musicale, Bastien Ossart nous propose un délicieux cocktail survitaminé où la modernité relève allègrement le classique… et vice versa ! Saupoudré de loufoquerie branquignolesque, son Bourgeois Gentilhomme se déguste avec plaisir, mais modération. 


Explosive, cette adaptation du Bourgeois Gentilhomme s’éloigne des codes habituels pour revenir au principe fondateur de Molière : la farce. C’est-à-dire le comique de situation, l’accentuation du ridicule, l’exagération foisonnante. Assumant pleinement ce parti pris, la compagnie Théâtre Les Pieds Nus rend ici un superbe hommage au dramaturge et à son sens du burlesque.

DÉNONCER PAR L’OUTRANCE

Au plateau, zéro décor. Seuls quelques porte-perruques occupent l’arrière-scène. Un vide nécessaire qui laisse place aux maquillages outranciers, aux costumes chamarrés et aux coiffes les plus délirantes. Évoquant l’univers fantasmagorique de Tim Burton, cette extraordinaire garde-robe ne sert pas seulement les poses truculentes ou les accents désopilants, elle incarne les caractères des personnages

Ce travail sur l’apparence accentue avec malice le propos de la pièce : l’obsession du paraître et du statut social. Or, quoi de mieux que la démesure pour illustrer l’extravagance, la folie, l’absurde aveuglement d’un Monsieur Jourdain obnubilé par sa quête de noblesse

UNE MISE EN SCÈNE QUI POUSSE À COGITER

Du texte original, Bastien Ossart a gardé la meilleure part. Resserrant légèrement la trame, il crée une mise en abyme en intégrant des apartés qui éclairent les enjeux de l’intrigue. Vraies bulles d’air, ces parenthèses inattendues permettent au public, parfois pris dans un rythme trop frénétique, de reprendre son souffle. Entre deux débats sur les réseaux sociaux, Serge Lama y côtoie joyeusement La Fontaine, Eluard et Stravinsky, dans une conjugaison d’anachronismes qui invite à la réflexion.

Énergiques, les acteurs montrent une formidable alchimie, composant leur interprétation selon les normes du théâtre baroque : déclamation grandiloquente, diction claire qui avive la musicalité des mots, gestuelle proche de la pantomime… Occupant parfaitement l’espace, ils vont jusqu’à danser, presque de façon impromptue, au milieu d’un dialogue ou d’une tirade. Mais à rythme, rythme et demi… La mesure va, par moment, si vite que les personnages perdent en nuances et en complexité



DE L’AUDACE ET ENCORE DE L’AUDACE

Détail intéressant, chaque protagoniste prend un accent exagéré lorsqu’il s’adresse à Monsieur Jourdain. Certainement, un autre élément de mise en scène pour rappeler le message du Bourgeois Gentilhomme, toujours d’actualité : être sujet d’une obsession nous expose à la manipulation. Via le biais de l’excès, cette magnifique fantaisie remplit sa part du contrat en rajeunissant furieusement un grand classique. Sans transgresser la matière originale, ses audaces scéniques réinventent l’œuvre tout en respectant son esprit satirique et jubilatoire.

Une grande fête du comique qui prouve, s’il en est encore besoin, que Molière ne prend pas une ride !

Le Bourgeois Gentilhomme
Théâtre Lucernaire
Mis en scène de Bastien Ossart.
Jusqu’au 18 mai 2025.


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