Rien, ou presque. Une phrase mal appuyée, un ton légèrement déplacé. Et soudain, la machine s’emballe. Au Théâtre de Poche Montparnasse, Pour un oui ou pour un non explore, dans une tragédie aussi fine que cruelle, toute la puissance du langage.
“C’est bien… ça…” Il a suffit d’un petit suspens… Cet accent particulier, légèrement condescendant… Et voilà que, brutalement, la faille se révèle. L’impact des mots, du ton, des inflexions serait-il plus fort que celui des actes ? Vaste question.
Décortiquant le sentiment d’une manière quasi proustienne, Nathalie Sarraute paraphe, avec Pour un oui ou pour un non, un texte aussi subtil que piquant sur la parole et ses effets. À lui seul, il initie un genre théâtral des plus jubilatoires ; vous savez, ce fameux schéma où un détail, une bricole, un soupire déclenche la tornade qui va tout ravager entre les protagonistes.
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Grinçante, l’intrigue commence par une joute verbale dans laquelle, du tac au tac, chacun dégaine sa vacherie. Mais n’allez pas résumer cette pièce à un simple malentendu superficiel, une vague dispute aux quiproquos peu conséquents. Elle cogne trop fort pour ça. Chaque réplique dénonce les élans les plus infimes du moi, des affects latents, ces émotions furtives qui échappent à la conscience même, provoquant nos drames intimes. Vive éloquence derrière laquelle se cache, dans les replis des souvenirs, l’incompréhension de personnalités douloureusement contraires
MOTS À MAUX
Sans coup de gueule ni rond de jambe, Tristan Le Doze signe une mise en scène épurée qui laisse émerger l’enjeu essentiel de la pièce : une mise à nue du soi.
Au plateau, un tapis de sport, une chaise en bois paillée, une lampe. Rien de plus, rien de moins. Sobriété extrême grâce à laquelle la langue sarrautienne peut vivre, s’étendre, resplendir. Tour à tour offenseurs et offensés, accusateurs ou accusés, les personnages occupent l’espace, usant du décor au fil des rancœurs exprimées.
Un brin suffisant, l’œil vif et malin, chargé peu à peu d’une colère froide mêlée de tristesse, Gabriel Le Doze est H1, celui qui semble plus conventionnel. Tourmenté, le regard noyé d’espoirs déçus, la gestuelle fiévreuse, nerveux à fleur de maux, Bernard Bollet interprète H2, l’écorché vif. Au diapason l’un de l’autre, le jeu juste et nuancé, ces grands acteurs jouent ensemble une partition sans concession, parfaitement accordés. Pesant le moindre silence, leurs voix claires, superbes, domptées au cordeau, ravivent les couleurs d’un drame dont le discours et ses détours révèlent les passions refoulées.
Pour un oui ou pour un non
Théâtre de Poche Montparnasse
Mis en scène de Tristan Le Doze
Jusqu’au 2 avril 2026

RÉSUMÉ
Nathalie Sarraute démonte sous vos yeux le mécanisme de déconstruction d’une vieille amitié, à partir d’une simple réplique devenue culte : « C’est bien… ça ! ». Le langage devient une arme insidieuse, creusant le fossé d’une rupture absurde, dont vous devenez les témoins privilégiés. Une petite tragédie du quotidien que le théâtre transforme en comédie jouissive !
Après Enfance, Tristan Le Doze poursuit au Poche l’exploration de ce grand auteur du XXème siècle.
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