S’IL N’EN RESTE QU’UNE : Patrice Franceschi, la voix des combattantes Kurdes

Il était une fois deux Yapajas au Rojava, ce Kurdistan syrien où des bataillons entiers de femmes se sont battus contre Daech. Avec S’il n’en reste qu’une (Grasset), Patrice Franceschi se fait le scribe d’un “pays improbable, né d’un rêve humaniste et d’une utopie politique” auquel il a lié sa vie.


Elles s’appellent Béjin, Firya ou Rona, Tulin, Bérivan ou Kéwé et font partie des Yapajas (YPJ), unité féminine des combattants kurdes. Kalachnikov en main, des chants partisans au bord des lèvres, elles opposent à l’idéologie islamiste un modèle fondé sur quatre piliers : la démocratie, la laïcité, l’écologie et le féminisme. Leur slogan ? “Femmes ! Vie ! Liberté !”
De Sydney à Kobané, la journaliste Rachel Casanova nous entraîne dans les pas de ces soldates qui ne respectent qu’une règle : conserver près du cœur une dernière cartouche… Au cas où. “S’il n’en reste qu’une.”



Il y a quelques années, alors que les YPJ montaient au front, nous, Occidentaux bien installés dans notre confort ouaté, leur promettions notre soutien.
Elles nous ont crus… Nous, les alliés d’hier qui déjà détournaient le regard, rattrapés par les pièges d’une politique internationale inextricable. Politique dont le nerf originel porte un nom : le Kurdistan. Cette terre si belle, mère d’un peuple à la culture inouïe, est aujourd’hui démembrée, État mort-né abandonné aux mains de pays frontaliers qui veulent sa peau. 

AU CŒUR DE LA BATAILLE

Aventurier, cinéaste, marin, pilote mais surtout auteur, voilà 30 ans que Patrice Franceschi parcourt le monde, multipliant les missions humanitaires dans les zones en guerre. Sa plume en bandoulière, il a notamment participé à la résistance afghane contre l’armée soviétique. Il est resté depuis un soutien actif des mouvements kurdes syriens.

Dans l’indifférence générale, l’auteur a vu mourir par centaines ces Yapajas, guerrières criblées de balles et d’obus agonisant sans crainte, sans plainte… Sans haine aucune. Des femmes expirant pour un idéal que nous disions partager avec elles.



Hommage puissant à ces super héroïnes, S’il n’en reste qu’une nous plonge dans leur univers, à la croisée des chemins entre réel et imaginaire. L’écrivain appelle ici à un devoir de mémoire pour ces combattantes qui ont refoulé l’État islamique… Jusqu’à ce que la coalition occidentale se retire, laissant les troupes turques, soutenues par Daech, les anéantir et empêcher la création d’un territoire autonome.

Les Yapajas – « troupes de protection des femmes » – ont leur pendant masculin, les Yapagués (ou YPG, qui signifie « unités de protection du peuple »). ©Adrian Branco pour Ouest-France

LE SENS DE LA LIBERTÉ

J’ai ressenti envers ces personnages un immense respect. Je les ai estimés pour ce qu’ils m’ont appris. Je les ai adorés car ils me parlent. Tout comme Rachel.
Au fil des rencontres, la journaliste voit son enquête évoluer en parcours initiatique, hymne à une liberté dont nous avons perdu le sens : “Vous ne connaissez rien à ces choses-là. Chez vous en Occident les libertés disparaissent petit à petit mais ce n’est pas par la force d’un destin contraire comme chez nous ; c’est seulement parce qu’il y a en vous une érosion de la volonté de vivre libre. Cela ne ferait-il pas de vous des sortes d’animaux domestiques ?” Bam… Voilà une bonne matière à réfléchir.

Tékochine, Gulistan, Bérivan… Vous m’avez décroché un tel coup de poing que je vous fais également cette promesse : “Lorsque je mourrai, quoi qu’il arrive, ce ne sera pas comme un animal domestique.”



Oui, j’ai aimé ce livre. Même si sa magie n’est pas dans l’écriture, même si j’ai deviné la fin tragique, je m’en fous. Je m’en moque parce que le fond est là. Parce que Patrice Franceschi braque le projecteur sur ces filles courageuses qui, à l’égal des hommes, luttaient pour faire naître, dans ce coin perdu d’Orient, un État libre, laïque et démocratique.

Quand le vrai et le romanesque font cause commune, c’en est fini de nos garde-fous : créant une brèche, le romanesque ouvre un passage où le vrai s’insinue sans crier gare. Dans l’exhalaison des cigarettes que ces combattantes fument incessamment, on perçoit alors, entre les lignes, leur vibrato intime

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S'il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !

Victor Hugo, Ultima Verba

Crédit photo couverture : Adrian Branco pour Ouest-France


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