Après le drame du 13 novembre 2015, Antoine Leiris choisit la résilience plutôt que la colère. Incarné sur la scène du théâtre La Bruyère par Mickaël Winum, son témoignage devient un souffle de vie, où tendresse, humour et courage transpercent la violence. Un seul-en-scène aussi bouleversant que lumineux.
Il paraît que lorsqu’on perd un être cher, notre cerveau cherche immédiatement un coupable, quelqu’un sur qui reporter sa rage. Haïr devient alors thérapeutique, une sorte de catharsis.
Dans la foulée du 13 novembre 2015, un homme brise pourtant cette posture. Comment ? C’est là son histoire, adaptée au théâtre par Olivier Desbordes. Spectacle autant que témoignage, Vous n’aurez pas ma haine ravage l’âme, tenant en apnée jusqu’à bouleverser les corps.
Oui, le thème effraie, dérange, perturbe. Rien de plus normal. Cette terrible nuit nous a tous impactés. Quelle qu’en soit la manière. Seulement, Antoine Leiris ne traite pas vraiment du Bataclan. Oh non ! Surtout, n’accordons aucune attention aux terroristes. Ce serait leur faire trop d’honneur… Refusant la violence pour la violence, l’écrivain oppose aux djihadistes une autre forme de résistance : la résilience. “(…) répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes.”
LA RÉSILIENCE EN MOUVEMENT
Pas le temps de blâmer. Pas le temps de pleurer. Une priorité surpasse l’abîme. Melvil. Petit bambin d’un an qui, sans comprendre, ressent instinctivement les choses. Comme un écran à la douleur, ses besoins s’imposent, rendant au quotidien ses droits. Promenades, jeux, bain, dîner… Trier les affaires d’Hélène aussi. Maintenir son odeur, son image, ses couleurs. Inventer des solutions à l’éternelle question tacite : “Où est maman ?”
Le principe de vie s’active. L’enfant fait corps avec son père. En cultivant le souvenir de sa femme, en prenant soin de leur petit garçon, Antoine torpille le mal à la racine. Il choisit l’amour plutôt que la haine, la vie contre la mort.
Dans ce seul-en-scène dépouillé d’artifices, ses mots pleins de douceur, de force, de lumière vraie, trouvent un écrin où se déploie toute leur portée. Sans emphase ni dramatisation, la joie s’y entremêle à l’émotion. Souvent, le public se surprend à rire devant l’espièglerie du gamin, la maladresse des “mamans Tupperware”, les “tracasseries administratives qui polluent le chagrin.”
LA SOBRIÉTÉ AU SERVICE DE L’ÉMOTION
Sur scène, Mickaël Winum irradie. L’acteur ne joue pas, il incarne littéralement la dignité, la sobriété de cet homme meurtri. Voix chaude, gestuelle féline, regard expressif… Il se donne corps et âme au texte. Précis dans sa diction – merveilleuse maîtrise des ruptures, du souffle, des intonations – comme dans la gestion des silences, son interprétation est exceptionnelle de justesse. Intense, l’œil brillant et la grâce au cœur, Mickaël occupe pleinement l’espace, hypnotisant un auditoire qu’il transporte hors du temps.
Soulignant cette élégance, la musique de Moon, jouée en live, accompagne avec subtilité le cheminement des personnages. Au plateau, pas le moindre décor. Clairs-obscurs, noirs soudains, formes étendues, effets stroboscopiques… Maîtresses du rythme, seules les lumières changent l’atmosphère, réglant notre imagination.
Cette pièce n’est pas triste. Bouleversante, certes. Lumineuse, évidemment. Porteuse d’espoir, bien entendu. Mais elle est d’abord une “parole d’amour”, la meilleure des réponses aux obscurantismes.
Vous n’aurez pas ma haine
Théâtre Actuel La Bruyère
Mise en scène de Olivier Desbordes, avec Mickaël Winum.
Jusqu’au 30 décembre 2025
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