LE RAPPEL DES OISEAUX : Danser les mots

FESTIVAL Dโ€™AVIGNON – Pour sa nouvelle crรฉation prรฉsentรฉe ร  La Factory, Oriane Moretti adapte Le Journal d’un fou, de Nicolas Gogol, en entremรชlant danse, thรฉรขtre et musique baroque. Portรฉ par la prรฉsence physique de Mathieu Ganio, Le rappel des oiseaux sรฉduit par ses fulgurances, mais peine ร  trouver le juste รฉquilibre entre la puissance du corps et celle du verbe.

Portรฉ par la prรฉsence physique de Mathieu Ganio, Le rappel des oiseaux sรฉduit par ses fulgurances, mais peine ร  trouver le juste รฉquilibre entre la puissance du corps et celle du verbe.


Sur le plateau presque nu โ€” une chaise, un banc, quelques jeux dโ€™ombres et de lumiรจre โ€” Mathieu Ganio nโ€™a pas besoin d’artifices pour imposer son charisme. Ex danseur รฉtoile, il possรจde une expressivitรฉ physique indรฉniable : regard intense, prรฉcision du geste, cette faรงon dont le corps se contracte ou se dรฉploie composent un langage autrement plus convaincant que celui des mots.

Cโ€™est lร  toute la force, mais aussi la limite du spectacle. Car la parole, elle aussi, est nรฉcessaire. Si Ganio sait faire parler son corps, sa langue peine ร  porter le texte de Gogol. La diction manque de clartรฉ. La voix, mal projetรฉe, devient forcรฉe, voire criรฉe. Le jeu, appuyรฉ, tend vers le maniรฉrisme. Dans cette partition particuliรจrement dรฉlicate โ€” faire entendre simultanรฉment la dรฉmence, le dรฉsir amoureux et la frustration dโ€™un homme qui sombre dans la folie โ€” lโ€™apprenti comรฉdien cherche encore son point dโ€™รฉquilibre.

On aimerait surtout le voir lรขcher prise. ร€ lโ€™image du danseur, quโ€™il sโ€™abandonne au vertige plutรดt que de chercher constamment le regard du spectateur. Les รฉgarements de Poprichtchine, hรฉros du Journal dโ€™un fou, devrait autoriser davantage dโ€™accidents, de dรฉmesure et de libertรฉ.



Trop-plein contemplatif

ร€ jardin, Guilhem Fabre installe au piano une atmosphรจre suspendue. Bach, Rameau et Couperin accompagnent la dรฉrive du personnage par une รฉlรฉgance qui contraste avec son dรฉsordre intรฉrieur. Le dialogue entre les deux instruments – corps et piano – constitue lโ€™une des plus belles idรฉes de cette adaptation : la musique offre lร  un espace oรน Mathieu Ganio peut retrouver la sensation du mouvement.

Mais ce principe finit par tourner en rond. Sรฉquences chorรฉgraphiques et choix musicaux se rรฉpรจtent, tandis que plusieurs moments contemplatifs ralentissent inutilement le rythme. Ganio reste immobile, couchรฉ ou recroquevillรฉ, fixe le public ou laisse son visage se charger dโ€™expressions dont le sens demeure parfois difficile ร  saisir. Ces suspensions pourraient รชtre fortes si elles ouvraient sur une vraie progression dramatique ; elles donnent ici parfois lโ€™impression de retenir une histoire qui ne demande quโ€™ร  sโ€™รฉlancer.

Corps fou ร  lier

Oriane Moretti a pourtant de bonnes cartes en main : la nuditรฉ du plateau, les ombres, la lumiรจre, la musique et surtout l’incroyable prรฉsence physique de Mathieu Ganio. Reste ร  les relier davantage. Lโ€™รฉmotion circule principalement par le geste ; elle gagnerait ร  se transmettre รฉgalement dans la voix, le texte, la musique et lโ€™espace.

On regrette notamment lโ€™absence dโ€™une narration en voix off. Elle aurait pu libรฉrer Ganio du texte, et lui permettre de vivre par la danse les รฉlucubrations de Poprichtchine. Le spectacle aurait alors pu pousser plus loin son ambition : non pas simplement raconter la folie, mais la faire surgir sous les yeux du public.

Le Rappel des Oiseaux
La Factory – Salle Roseau Teinturiers
Mise en scรจne de Oriane Moretti
Jusqu’au 25 juillet 2026


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