L’ILLUSION COMIQUE : Corneille fait son cinéma


Le collectif l’Émeute poursuit son exploration des classiques en s’attaquant à une pièce assez méconnue du grand Corneille. Bousculant les codes, il en propose une version inventive, drôle et rafraîchissante, fidèle à l’esprit de l’œuvre. 


Moteur… Ça tourne… Action ! L’idée paraît si évidente qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas été trouvée plus tôt.

Dans cette adaptation de L’Illusion comique, mise en scène par Frédéric Cherboeuf, le collectif l’Émeute déplace la grotte du mage Alcandre vers un studio de cinéma, étrange café devenu plateau de tournage, salle obscure et lieu des confidences. 

Micros, perches, caméras, travellings, spots – sans oublier les fameuses chaises noires pliantes – y composent un décor en perpétuel mouvement. Tout est visible. Coulisses comprises. La fiction n’est plus ici le résultat, mais un processus. Théâtre dans le cinéma ? Cinéma dans le théâtre ? On ne saurait plus dire…

VERTIGE DES MISES EN ABYME

Brisant la distance avec le public, les comédiens ne quittent jamais la salle : lorsqu’ils ne participent pas directement à l’action, ils se font témoins silencieux, installés parmi les spectateurs ou sur les sièges disposés alentour. Si des personnages suspendent leurs gestes, perchistes et cadreurs, eux, poursuivent leur ronde. L’espace reste vivant, comme traversé par une énergie continue. Courses-poursuites, verres qui éclatent, parties de fléchettes… Chorégraphie des placements où chaque élément sert le jeu des acteurs, solidement ancrés dans leurs rôles. Les frontières entre ceux qui jouent, ceux qui regardent et ceux qui créent l’image se fissurent. Jusqu’à s’écrouler.

C’est là toute la réussite du collectif : moderniser sans moderniser “quoi qu’il en coûte”. Ici, un parfum de Jacques Demy colore une séquence musicale ; là, l’ombre du Parrain affleure dans une posture. Les costumes sont contemporains, les clins d’yeux aussi, mais l’alexandrin, lui, demeure intacte. Porté par une diction plutôt maîtrisée, il retrouve une certaine limpidité. Accents toniques, respirations et variations d’intention donnent à la langue une fluidité qui la rapproche de l’oral, sans lester son élégance. 

CORNEILLE SANS POUSSIÈRE

On parle souvent d’actualiser les classiques. L’Émeute fait exactement l’inverse : montrer que ces grands textes n’ont jamais cessé d’être actuels. Sans les dépoussiérer par coups d’effets. Sans les travestir. En les regardant, simplement, sous un angle inattendu.

Car qu’est-ce que L’Illusion comique, sinon une réflexion profonde sur les faux-semblants, les récits que l’on fabrique et les regards qui transforment ? La pièce parle de conflits entre générations, d’élans amoureux, de désir, d’émancipation, des rapports de pouvoir, d’affirmer la volonté féminine même… Trois siècles plus tard, ces thèmes irriguent toujours notre société. Face à l’infidèle Clindor, au colérique Matamore ou au patriarcal Géronte, Isabelle et Lyse, loin d’être de simples silhouettes, imposent leur liberté avec une force qui surprend à peine lorsqu’on les entend aujourd’hui. Les anachronismes, glissés ici et là, ne cherchent pas à rajeunir l’auteur : ils révèlent seulement combien son théâtre dialoguait, déjà, avec notre époque.

L’Illusion comique
La Factory – Théâtre de l’Oulle
Mise en scène de Frédéric Cherboeuf
Jusqu’au 25 juillet 2026


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