L’auteur anglais Michael Sadler imagine avec cette pièce la rencontre entre Alfred Hitchcock, l’actrice Tippi Hedren et le fantôme d’un film jamais réalisé. Mis en scène par Christophe Lidon, ce huis clos explore les dérives d’un cinéaste tout-puissant, rattrapé par ses propres démons.
« Dieu a créé les blondes pour être des victimes. » Une telle formule pourrait bien résumer la vision des femmes d’Alfred Hitchcock ! Dans Hitchcock et Mary-Rose, Michael Sadler s’empare de la fascination malsaine du réalisateur envers Tippi Hedren, l’actrice des Oiseaux et de Pas de printemps pour Marnie. Il l’oppose à un autre de ses tourments : son désir contrarié d’adapter Mary Rose, création de James Barrie qui interroge la fuite du temps et la jeunesse éternelle.
Comme dans un roman, pour faire comprendre le contexte, des dialogues très explicatifs ouvrent la première partie. Défaut que l’on retrouve d’ailleurs presque dans le jeu des comédiens… Mais une fois ce cap franchi, l’intrigue gagne en envergure. Se déployant sur plusieurs plans, elle explore en profondeur le rapport psychologique d’Hitchcock à ses œuvres. Car cette lecture et la relation ambiguë du réalisateur avec sa star s’entrelacent. Les deux récits se répondent. L’île mystérieuse devient le miroir d’un fantasme inaccessible.

Effet poupées russes
Christophe Lidon, également au décor, installe l’action dans une suite d’hôtel des années 1950. Étagères, fauteuil tournant et canapé forment un espace clos, propice aux rapports de force. À l’arrière-plateau, un écran permet des échappées dans l’imaginaire des protagonistes.
Le metteur en scène joue sur l’univers hitchcockien, exploitant jusqu’à outrance cette mise en abyme : la prédation sexuelle d’Alfred, emboîtée au scénario du film qu’il désire tant. La vidéo, signée Cyril Manetta, et le travail sonore de Cyril Giroux donnent à l’ambiance une esthétique façon cinémascope. Ce dispositif finit pourtant par saturer l’espace, les images et les effets visuels soulignant ce que le texte exprime déjà. On aimerait plus de mouvement. Ça manque de claques, de courses-poursuites qui ajouteraient encore du poids aux tensions.
Piège des caricatures ?
Silhouette massive, tour à tour prédateur ou enfant capricieux, Éric Prat compose un Hitchcock aux deux visages. Malgré une gestuelle parfois descriptive, il évite la caricature et laisse affleurer les failles derrière l’autorité. Son personnage avance, se crispe, s’enferme dans ses obsessions. L’acteur fait sentir les tourments d’un homme dont la puissance nourrit autant la créativité que la perversité. Un ogre acculé à mesure que son emprise lui échappe.
Face à lui, brindille blonde pas si fragile, Mélanie Page use merveilleusement des œillades apeurées et du geste farouche, mais montre un déséquilibre dans sa double interprétation. Si elle sait traduire la peur, les luttes, la combativité de Tippi, son jeu en Mary Rose sonne parfois faux, voire caricatural. Quant à Marjorie Frantz – aka JP Allen – elle apporte un contrepoint bienvenu. Campant la scénariste experte des rouages du métier, elle s’impose avec une ironie froide, impressionnante par sa justesse et son sens de la rupture.
Hitchcock & Mary Rose, c’est l’histoire d’une lutte entre le désir de créer, la volonté de posséder et la peur de perdre le contrôle. Hitchcock veut façonner son film comme il aimerait modeler son actrice. Mais ni l’œuvre ni la femme ne se plient à ses exigences.
La pièce convainc mieux par son écriture et ses tensions psychologiques que dans son rythme ou la fluidité. Elle n’en dessine pas moins le portrait captivant d’un créateur hanté par ses fantasmes. Un homme qui, à force de vouloir maîtriser les êtres, se retrouve prisonnier de son propre cinéma.
Hitchcock & Mary Rose
Théâtre de l’Oeuvre
Mise en scène de Christophe Lidon
Jusqu’au 20 décembre 2026

RÉSUMÉ
Alfred Hitchcock réunit la scénariste JP Allen et la comédienne vedette Tippi Hedren, juste avant le tournage de » Pas de printemps pour Marnie « , pour leur faire découvrir un projet mystérieux : un scénario inspiré de l’histoire fantastique de Mary Rose, par l’auteur de Peter Pan.
La lecture privée de ce scénario ouvre des portes sur la psyché tourmentée du maestro… Pourquoi a-t-il choisi cette oeuvre ? Quel est le lien puissant qui le relie à Mary Rose ? Comment Tippi Hedren, sa star devenue la proie d’une libido inassouvie, va-t-elle réagir face à l’emprise d’Alfred ? Le duel va se jouer à fleurets non mouchetés.
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